Lundi 3 novembre 2003, il était sept heures trente. Depuis une demi-heure à peine le personnel de service avait accès à lintérieur du bâtiment. Une demi-heure seulement pour commencer à tout nettoyer avant larrivée en masse des enseignants et des étudiants, qui saliraient à nouveau les sols patiemment astiqués et jetteraient leurs papiers par terre sans sapercevoir quil avait été inventé un objet particulièrement pratique appelé « poubelle », qui permettait de mettre au même endroit tous les objets dont on voulait se débarrasser, simplifiant ainsi le travail de ceux qui passaient derrière. Parce que non, tout ne devenait pas propre comme ça, par magie. Parfois, Maria avait limpression de nêtre quun fantôme faisant partie de lâme du bâtiment.
Il était sept heures trente, et Edouard Vernez, vieil employé déjà fatigué et qui se demandait souvent ce quil faisait là, savança, son trousseau de clés en main, pour ouvrir les portes de verre du bâtiment. La Sorbonne, version Clignancourt. Tout près du marché aux puces, rue Francis de Croiset, dans un cadre assez
moche, vous pourrez trouver ce bâtiment, où étaient donnés à lépoque les cours de premier cycle détudes anglophones, détudes ibériques et latino-américaines, dhistoire, de géographie et de philosophie.
Une jeune femme attendait tranquillement devant les portes. Elle était plongée dans la lecture de Métro, une serviette posée à ses pieds. Elle était assez petite. Un mère soixante, tout au plus. Sur son visage ovale à la peau très pâle, elle portait des lunettes à la monture noire et rectangulaire, et ses cheveux dobsidienne, quelle portait détachés, lui arrivaient au milieu du dos. Concentrée dans sa lecture, elle avait un air sérieux qui imposait le respect, malgré son apparence frêle et fragile.
Elle ne bougea pas d'un cil lorsque le gardien ouvrit la porte et se pencha au dehors.
Mademoiselle Forestier ?
Elle prit le temps de finir la phrase quelle était en train de lire et leva les yeux vers Edouard, qui lui tenait la porte et commençait à se demander sil était invisible ou si la jeune femme était devenue sourde. Elle eut un grand sourire, replia Métro quelle glissa sous son bras aux côtés de son confrère 20 Minutes, se pencha pour saisir la serviette noire et entra dans le bâtiment. Le gardien relâcha la porte qui se ferma delle-même.
Il ne faut pas attendre dans le froid, Mademoiselle. Vous allez attraper du mal. Vous le savez, pourtant, que ça nouvre pas avant la demie
Sans perdre son sourire, Sophie Forestier frissonna, heureuse dêtre enfin au chaud.
Je sais bien, mais que voulez-vous, jétais un peu en avance
Enfin, un thé devrait me réchauffer
Bonne journée, conclut-elle en sapprochant des machines à café, à droite.
Lhomme retourna à son poste en secouant la tête, ne comprenant pas quon puisse être pressé à ce point dentrer dans ce bâtiment qui pour lui était surtout un lieu dennui total où il comptait les secondes qui passaient. Sophie, quant à elle, sortit cinquante centimes, les glissa dans la fente et appuya sur le bouton à côté duquel était inscrit « thé au citron » (ou, plus exactement « thé instantané sucré chaud aromatisé citron »). Un gobelet tomba, se remplissant bientôt dun liquide dont la couleur rappela à Sophie leau du bain que son frère avait pris, des années auparavant, en rentrant de colonie de vacances. Toute la famille sétait extasiée devant sa bonne mine et son teint bronzé, lesquels étaient en fait partis dans les égouts quelques heures plus tard.
Son gobelet à la main, Sophie sourit en se remémorant cette époque où son frère était un bambin certes turbulent mais encore vivable, loin du délinquant quil était devenu. Avec un soupir mélancolique, elle grimpa lescalier qui se trouvait à sa droite, atteignit le deuxième étage, celui réservé aux études anglophones, posa sa serviette près dune porte et sortit un trousseau de clés. Cest là quelle sentit une présence derrière elle. Elle eut un sourire et se retourna :
Bonjour Maria.
Bonjour Mademoiselle Forestier. Toujours ponctuelle, à ce que je vois.
Lemployée, occupée à nettoyer le sol de létage, adressa un grand sourire à celle quelle voyait tous les matins depuis des années déjà.
Hé oui, toujours
Vous allez bien ?
Hum
oui. Japprends. Bonne journée, Mademoiselle, bon courage avec vos cours.
Sophie ouvrit la porte, reprit sa serviette et entra. Elle avait renoncé à comprendre cette femme par ailleurs très sympathique qui sétait toujours refusée à lappeler par son prénom, et qui lui apparaissait comme à la fois modeste et intelligente. Elle la croisait parfois au détour dun couloir de la fac, et Maria semblait observer toutes les histoires qui y avaient lieu sans jamais y prendre part.
Sophie posa ses affaires sur la table qui se trouvait dans la pièce, alluma la lumière et sassit en soupirant.
À vingt-sept ans, elle enseignait à la Sorbonne tout en préparant une thèse sur les réserves indiennes. Tous les jours, même alors quelle était encore étudiante, elle était arrivée dès lheure de louverture. Habitude quelle avait prise bien plus tôt, alors quelle habitait encore avec sa famille et éprouvait le besoin den être éloigné le plus souvent possible. Le matin, elle se rendait au collège, puis au lycée, et attendait devant les portes quils ouvrent. Et dès ses cours finis, à moins de rester un peu au CDI, elle sortait se promener dans la ville. Elle avait toujours adoré Paris, surtout le quartier latin et Montparnasse. Elle se promenait, au gré de ses envies, allant parfois au cinéma lorsque ses finances le permettaient, ou entrant dans les magasins, surtout les librairies quelle avait tendance à voir comme des bibliothèques. Elle ne retournait chez elle que bien après la fermeture des magasins, après avoir marché dans la ville de nuit, et une fois rentrée se couchait aussitôt.
Ses parents lui faisaient parfois remarquer quils nétaient pas dans un hôtel et quils auraient apprécié de voir davantage leur fille. Mais la plupart du temps, ils étaient bien trop occupés à crier lun sur lautre ou sur leur fils pour penser à faire le moindre reproche à leur fille.
Sophie chassa ces souvenirs dun revers de la main et saisit Métro et 20 Minutes pour en faire les mots fléchés, encore une habitude prise avec le temps. Elle sétait habituée aux différentes définitions qui revenaient souvent, et les finissait systématiquement, avec une certaine fierté. Elle passait de lun à lautre comme elle avait autrefois jonglé entre deux textes lors des partiels de traduction.
Mais ce matin-là elle neut pas loccasion de finir ni lun ni lautre des mots fléchés. Elle fut interrompue par larrivée dans la pièce de Gabriel Turner.
Elle fut troublée de cette apparition, qui naurait pourtant pas dû la surprendre. Gabriel donnait son premier cours de la journée à huit heures, il était tout à fait normal quil arrive à cette heure-ci. Seulement, cela perturbait Sophie qui aurait préféré rester seule plus longtemps. De plus, elle nétait jamais à laise en présence de son collègue.
Gabriel Turner, âgé de vingt-neuf ans, enseignait depuis bientôt cinq ans, et soutiendrait sa thèse dans lannée. Thèse littéraire, car cet apollon était fou de littérature américaine. Il était de ces hommes qui ne vivent que pour une passion et deviennent souvent difficile à supporter pour ceux qui ne la partagent pas.
Il mesurait une dizaine de centimètres de plus que sa collègue. Ses cheveux, noir corbeau, étaient coupés courts avec des mèches plus longues au niveau de la nuque et devant les yeux. Dans ses grands yeux verts, on pouvait voir tour à tour la forêt amazonienne, la Mer de Chine ou une aurore boréale dans le ciel du Canada.
Cétait un rêveur qui ne sétait jamais aperçu du grand intérêt que les élèves lui portaient souvent. Pourtant son nez régulier, sa manie de chasser la mèche qui lui tombait devant les yeux, ses discours passionnés, tout enfin faisait de lui lhomme idéal aux yeux de beaucoup dentre eux.
Le jeune homme salua sa collègue avec un sourire, posa son sac de postier sur la table, en sortit des copies quil jeta sur ladite table avant de se laisser tomber sur une chaise comme un pantin désarticulé, ce qui fit sursauter Sophie. Il soupira. Il devait rendre ces copies dans moins dune demi-heure et navait toujours pas fini de les corriger. Heureusement, il sagissait dinterrogations de vocabulaire, ce qui était toujours plus rapide à corriger que des dissertations ou des traductions. Car il enseignait entre autres la version traduction de langlais au français, dans le cas présent ne pouvant se limiter à la littérature.
Sophie leva les yeux de son journal pour regarder Gabriel, qui était occupé à se prendre la tête dans les mains et à la secouer comme pour mimer se la fracasser contre la table. Elle laissa échapper un petit rire presque inaudible et quil ne sembla dailleurs pas remarquer. Il se tordit la bouche, se mordant la lèvre inférieure tic qui avait rendu folle de désir plus dune élève et eut un profond soupir. Il sassit mieux sur sa chaise et commença à se mettre au travail.
Sophie continua de lobserver. Des mèches noires encadraient son visage, il se passa la main dans les cheveux pour les éloigner de ses yeux, et sitôt sa main ôtée ils retombèrent exactement au même endroit. Il leva les yeux au ciel mais continua à lire la copie quil avait en main. Il saisit un stylo et en mordit lextrémité pour se concentrer.
Sophie navait jamais eu loccasion dobserver son collègue corriger des copies, et elle était obligée davouer quelle avait raté quelque chose. Lui qui était toujours si détendu, presque nonchalant, devenait soudain une vraie boule de nerfs. Elle se serait presque attendue à lentendre prononcer une phrase gamine du genre « Cest pas juste ! Ils sont méchants, ils mettent nimporte quoi ! ».
À cette pensée, elle éclata de rire. Gabriel leva les yeux vers elle, étonné.
Excuse-moi, parvint-elle à articuler entre deux rires, jai pensé à quelque chose de
vraiment stupide. Désolée.
Gabriel se contenta de sourire, mais dévisagea sa collègue pendant un moment. Elle sétait replongée dans ses mots fléchés, et affichait une concentration assez touchante. Habillée de gris, comme à son habitude, elle lui avait toujours semblé trop discrète et effacée, comme si elle passait le plus clair de son temps à se cacher.
Il ne lavait jamais vu rire. Miss Sérieux avait donc un côté humain ? Cétait très étonnant, et il se félicita de cette découverte. Comme un explorateur, il avait trouvé une brèche dans ce mur de granit, et qui savait ce qui pouvait sy trouver ?
Il retourna cependant à sa copie : il avait dautres soucis en tête. Par exemple, comment noter lélève qui avait traduit « neck » par « coup » ? Il savait, il savait que (il jeta un il au nom en haut à gauche de la feuille) Juliette Boulanger savait que neck voulait dire « cou », et que cétait une faute détourderie, dorthographe tout au plus. Oui, mais voilà, cétait faux. Il détestait ça. Mettre zéro à ceux qui orthographiaient mal un mot, comme sils ne le connaissaient pas, comme sils ne sétaient même pas donnés la peine de lapprendre. Enfin, dans le cas présent, cétait quand même facile. En se tordant la bouche de la manière qui voulait dire « ça me plaît pas, mais bon
», il mit zéro à la phrase, qui comptait dautres fautes du même genre.
Il passa à la copie suivante, et sa bonne humeur revint. Voilà une copie qui lui faisait plaisir. À part quelques erreurs les étudiants ne pouvaient quand même pas retenir parfaitement trois chapitres du Mot et lIdée 2 et les ressortir tel quel la copie était parfaite. Gabriel eut un grand sourire et regarda le nom de lélève. Eva Caballero.
Ce nétait que la deuxième interrogation de lannée, et ils navaient pas encore eu de devoir sur table, mais déjà son nom revenait. Cétait une élève attentive, qui participait. Le genre délève dont tout prof voudrait remplir ses classes. Le genre délève qui fait penser que, finalement, on na peut-être pas fait lerreur de sa vie en choisissant lenseignement. Bref, le genre délève qui écoute quand le professeur parle. Espèce très rare, en voie de disparition. Mais pas encore éteinte, cette copie en était la preuve.
Sa bonne humeur revenue, Gabriel passa à la copie suivante avec le cur plus léger.













Comments
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Enter our FANTASY CONTEST by June 1, 2009!
GENERATION 16: The first time you see this, copy it into your sig and add 1 to the generation. social experiment.
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Enter our FANTASY CONTEST by June 1, 2009!
GENERATION 16: The first time you see this, copy it into your sig and add 1 to the generation. social experiment.
As it was, I had 11 main characters as important as the next. I was fine with that, but the beta readers said it was too confusing. And I guess I can understand that
So I'm going to see about introducing the characters more slowly.
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Enter our FANTASY CONTEST by June 1, 2009!
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