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Porte de Clignancourt 2-3 by ~Avistew:iconAvistew:



                        Dans la salle 214, justement, Eva Caballero était déjà installée à une table, au deuxième rang (la salle, tout en largeur, n’en comptant que quatre). Il s’agissait d’une jeune femme à l’air décidé. Sa coupe au carré encadrait son visage mat dont la mâchoire inférieure était légèrement prononcée. Elle avait les traits carrés, comme une sculpture primitive. Sous ses sourcils à la Goya, ses yeux noirs brillaient d’intelligence et d’excitation.
                        La jeune ibérique trépignait d’impatience, et pas seulement parce que Gabriel Turner allait arriver d’une seconde à l’autre, bien que cela jouât. En fait, ce n’était pas l’homme lui-même qu’Eva espérait ainsi, mais plutôt ce qu’il allait apporter avec lui. La joie de vivre ? Un cours intéressant et instructif ? Certes, mais autre chose également : les interros de la semaine dernière.
                     Car elle ne pouvait pas s’en empêcher, à part faire une interro, rien ne la surexcitait plus que la récupérer. Bien sûr, ce n’était qu’une interrogation de vocabulaire, quelque chose de facile en somme, du par cœur, et en version en plus, où il était toujours plus facile de deviner le sens des phrases et la traduction la plus adaptée même sans avoir révisé. Mais tout de même, Eva sentait ce tremblement dans tout son corps, celui qui lui faisait penser qu’elle avait enfin trouvé sa voie, celui qu’elle n’avait jamais éprouvé pour une activité mais uniquement pour un homme, et un seul, son ex-mari.
                   À vingt-trois ans, et malgré cette excitation qui la faisait retomber en enfance, Eva avait déjà vécu. Elle avait rencontré à seize ans celui qui était devenu deux ans plus tard son mari, Arthur Maubert, avec qui elle gardait des liens d’amitié malgré leur séparation. Heureusement, ils n’avaient pas eu d’enfant, car ils s’étaient rapidement rendu compte qu’ils étaient faits pour être amis et non amants. Ils s’étaient séparés le plus simplement du monde, sans animosité, et avaient toujours gardé cette complicité qui leur avait fait croire qu’ils étaient faits l’un pour l’autre.
                 Mais les sentiments du début avaient disparut. Elle ne tremblait plus lorsqu’elle apercevait Arthur, elle ne frissonnait plus au simple son de sa voix. Il ne lui faisait plus perdre tous ses moyens. Elle se contentait, ce qui n’est pas rien, de se sentir bien, en confiance, de savoir qu’avec lui elle pouvait être elle-même, car il la connaissait mieux que quiconque et acceptait ses travers autant que ses qualités. Il était en admiration devant la folie de cette fille, capable dans une impulsion d’à peu près n’importe quoi, et pourtant intelligente et raisonnée lorsqu’elle s’en donnait la peine. Lorsque Eva prenait une décision, pour elle ou pour les autres, elle faisait en sorte que les choses se passent comme elle l’avait prévu. Point. Et elle avait décidé qu’elle aimait la traduction, aussi elle serait traductrice. C’était aussi simple que ça, mais le fait d’avoir un but dans la vie, un but pour elle-même, la remplissait d’un bonheur sans précédent.
                 Au fond d’elle, elle remerciait infiniment les deux professeurs qui lui avaient permis de découvrir que la traduction était faite pour elle et qu’elle était faite pour la traduction. Ces deux professeurs excellents qui savaient faire partager leur passion de la langue, rendre leur cours intéressant, et ne perdaient pas une occasion de donner des conseils et de raconter des anecdotes, même sans lien direct avec le sujet. Elle avait ainsi enrichi sa culture générale de manière non négligeable, elle qui avait tant vécu dans un milieu simple. Elle remerciait de tout son être Sophie Forestier et Gabriel Turner.
               Ce dernier arriva d’ailleurs au moment où elle lui rendait cet hommage. Il regarda sa montre, et voyant qu’il était huit heures cinq (« déjà ?!? ») il ferma la porte derrière lui. Il posa son sac sur une table du premier rang, se plaça devant le tableau blanc et regarda la salle, et tous les regards tournés vers lui.
               — Tu as vu, il a sa chemise verte aujourd’hui !
               — Elle lui va trop bien, regarde comme ça fait ressortir ses yeux !  
              Sans s’apercevoir de ce qu’on disait de lui, le jeune professeur prit une bonne inspiration, et se lança.
               — Bien, j’ai corrigé vos copies. Comme d’habitude, je vous les rends par ordre alphabétique. Mais d’abord, quelques remarques… C’est un peu mieux que la dernière fois, mais ça reste très moyen.
               Gabriel se mordit la lèvre, cherchant ses mots.
                — Écoutez, c’est important… Les interros de vocabulaire, c’est le moyen de gagner des points  facilement… Il suffit d’apprendre, c’est simple, vraiment, et puis on peut vous piéger là-dessus au partiel. Je dis ça pour vous… J’ai du mal à vous comprendre, certains n’avaient absolument rien appris. C’est vraiment bête de perdre des points là-dessus…
                 Un murmure se fit dans la salle. Les élèves, n’ayant pas leurs notes, commençaient à s’impatienter, et pratiquement personne ne semblait porter la moindre attention à ce que disait le jeune professeur. Même les quelques étudiantes qui avaient le regard rivé sur lui portaient visiblement plus d’importance au son de sa voix qu’aux sens de ses paroles.

                Après avoir fait une petite moue réprobatrice, mais se disant qu’au fond c’était leur problème, s’ils voulaient rater leur année, Gabriel ouvrit son sac et en sortit un paquet de feuilles.
                — Bon, je rends les copies…
                Un murmure de soulagement se fit entendre.


                                                       Chapitre 3

                Alors que Gabriel rendait les copies à des étudiants qui les lui arrachaient pratiquement des mains (« S’ils sont si impatients d’avoir leurs notes, expliquez-moi pourquoi ils ne révisent pas mieux… Ça y est, il y en a un qui m’a coupé… Mon petit doigt me dit que je sais qui je vais interroger sur le texte… »), Sophie était restée dans la salle des professeurs, devant ses mots fléchés qu’elle avait renoncé à finir. Elle jeta les journaux, qu’elle avait déjà lus, et s’étonna de ressentir, au lieu de la frustration à laquelle elle se serait attendue, un genre de libération. Comme s’il était temps d’en finir avec ces habitudes qu’elle s’était crées pour se protéger mais qui n’avaient plus lieu d’être.
              Pourtant, le fait de venir en avance avait ses avantages, il fallait en convenir. Elle avait du temps à elle pour travailler, et puis elle aimait tellement Paris de nuit… Et cette satisfaction qu’on éprouve quand on se lève tôt et qu’on sait que les gens normaux dorment encore, elle ne l’aurait échangée pour rien au monde. Elle se sentait courageuse, travailleuse, que sais-je encore.
               S’étant débarrassée des journaux, Sophie sortit de sa serviette le roman qu’elle lisait à l’époque, et l’ouvrit là où elle s’était arrêtée.
               Elle ne s’interrompit dans sa lecture qu’à l’arrivée Romain Grégoire. Un de ses collègues, qui était un peu plus âgé qu’elle. Ses trente-huit ans étaient cependant loin de faire de lui un ancêtre. La réputation qui le précédait parmi les étudiants était loin d’être glorieuse. Il était connu pour « casser les élèves », selon leurs propres termes. Il était traité de vicieux, de sadique, et bien d’autres noms tout aussi flatteurs. Cependant c’était un excellent professeur, sévère mais juste, comme on dit. Il était lui aussi professeur de civilisation, mais britannique et non pas américaine.
               Il était de taille moyenne, portait un costume de couleur marron sur une chemise à carreaux marron, avec des chaussures marron et une serviette marron. Il était assez terne, en somme. Il avait les yeux couleur café et des cheveux en brosse de la même couleur, que des golfes dégarnissaient. Il avait les pommettes saillantes, le nez un peu tordu vers la droite, comme s’il s’était pris un coup, et une cicatrice sous l’œil gauche, si près de l’oeil qu’en la voyant, on se disait qu’il avait eu de la chance, un jour, de ne pas devenir aveugle. Au-dessus de ce même œil, sous ses sourcils broussailleux en accent circonflexe, il avait un grain de beauté qui attirait l’œil. Ainsi, sa cicatrice se remarquait à peine.
               La forme particulière de ses sourcils et son expression sévère lui donnaient un air constamment méprisant et hautain, d’autant plus qu’il ne souriait pas souvent. Mais dans les rares cas où il souriait, ou même riait, cette expression disparaissait totalement.
               Sophie salua son collègue, qui avait autrefois été son professeur – un de ses professeurs préférés car malgré la dureté de certaines de ses remarques il l’avait toujours impressionnée par sa culture et son intelligence, et qu’elle savait que quelque part, tout au fond de lui, il souhaitait la réussite de ses élèves et ne les détestait pas.
                Dans d’autres circonstances, elle lui aurait parlé plus longuement, mais son arrivée lui fit jeter un œil machinal à sa montre. Elle se rendit ainsi compte qu’elle n’avait que le temps de se rendre au cours de civilisation qu’elle donnait à neuf heures à un groupe de premières années. C’était son groupe préféré dans cette matière. Il y avait deux ou trois « bons éléments », comme disent les profs – pour éviter de traiter le reste de la classe d’abrutis congénitaux, j’imagine – qui posaient beaucoup de questions et semblaient sérieusement s’intéresser aux institutions américaines, qui étaient le sujet du cours pour le premier semestre. Et visiblement le fait d’entendre leurs camarades poser des questions réveillait les endormis de service qui semblaient prendre soudainement conscience de l’intérêt du cours.
                Un peu comme Eva Caballero en cours de thème, ils rendaient les cours plus vivants grâce à un échange constant entre les étudiants et elle. En effet, Sophie en avait assez des groupes qui l’écoutaient parler d’un œil vide comme s’ils étaient devant la télé. Elle était un être humain, et voulait qu’on le sache et en profite. Sans ça, autant apprendre les cours dans un polycopié ou dans les livres, pas la peine de se déplacer si c’est pour dormir à moitié en se demandant ce qu’on fait là.
                C’est donc sans appréhension, sûre de le trouver enrichissant, qu’elle se rendit à son cours, laissant Romain qui s’installa à table, lui souhaitant au passage bon courage pour son cours.
©2007-2009 ~Avistew
:iconavistew:

Author's Comments

Les deux "chapitres" suivant étant très courts, les voici tous les deux, deux-en-un ;)

Faites connaissance avec Eva Caballero et Romain Grégoire... Des dessins ne devraient pas tarder (et un de Gabriel Turner, aussi)

Commentaires appréciés ;)

Comments


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Wah c'est chouette >3<

Et bien ecris!

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December 4, 2007
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