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Porte de Clignancourt 6-7 by ~Avistew:iconAvistew:



                                                               6

     — Calme-toi, voyons… soupira Margot en portant sa crêpe à sa bouche – car la glace s’était finalement transformée en crêpe au Nutella.
Son ami faisait de grands gestes en expliquant à quel point personne ne le reconnaissait à sa juste valeur et, pire encore, crime impardonnable à ses yeux, personne ne se préoccupait de l’histoire de l’Angleterre.
     — Que je me calme ? Que je me calme ? On voit bien que tu ne les as pas vus, Pikachu ! Ils ressemblaient à des robots lobotomisés ! Et ils semblaient même étonnés… non, indignés que j’ose trouver anormal qu’ils n’écoutent pas !
     — Ne fais pas ton schtroumpf grognon. C’est fini, pas vrai ? Et je pourrais parier qu’ils s’en sont mordu les doigts. À mon avis ils y réfléchiront à deux fois avant de recommencer.
     À la manière dont Margot avait prononcé ces mots, l’esprit ailleurs et presque machinalement, on aurait pu croire qu’elle n’écoutait pas et se contentait de sortir une de ces phrases toutes faites dont elle savait par expérience qu’elle calmerait son ami. Et ça n’aurait probablement pas été très éloigné de la vérité. Quoi qu’il en soit, cela sembla faire son effet :
     — Ha ça… J’espère bien ! S’il y en a un seul d’entre eux qui a la moyenne, je mange mon chapeau !
     — Tu ne prends pas de risque, hein ? Le jour où tu auras un chapeau…
Elle laissa sa phrase en suspens pour se lécher les babines où avait coulé un peu de Nutella. Ce faisant, elle tourna la tête, suivant des yeux…
     — Et arrête de mater ! Tu m’énerves, tu pourrais au moins m’écouter un peu au lieu de… moui, bon, c’est vrai qu’elle est pas mal.
     Il avait aperçu la jeune femme qui avait attiré l’attention de Margot. Il devait avouer que l’inconnue avait un certain charme… Mais là n’était pas la question, même si ça le perturbait d’avoir les même goûts que son amie en matière de femmes – il le voyait venir, un jour ils allaient être en concurrence, et il aurait sans doute du mal à le supporter – mais bon, il aimait bien qu’on fasse attention à lui quand il râlait contre ses élèves. C’est-à-dire chaque fois qu’il ouvrait la bouche, à peu près.
     — Je t’écoute, Grincheux. Je te rappelle qu’étant une femme, j’ai la chance de pouvoir faire fonctionner mes yeux et mes oreilles en même temps, contrairement à certains. Je suis sûre qu’ils ont compris qu’avec toi il fallait écouter et apprendre. Fin de l’histoire. Maintenant…
     Elle s’interrompit, un sourire malicieux se dessinant sur ses lèvres.
     — Maintenant… ? soupira Romain plus qu’il ne le demanda.
     Il était habitué aux silences de Margot, qui ne présageaient jamais rien de bon pour lui. Quand elle avait cet air-là, c’était souvent qu’elle s’apprêtait à faire quelque chose d’absolument interdit par la loi, mais qui selon elle était « marrant, alors pourquoi s’en priver ? Tant qu’on fait attention… ».
     Seulement Romain était persuadé que jamais de sa vie Margot n’avait « fait attention ». Du moins pas dans le sens où l’entendent les adultes normalement constitués. Et il se demandait souvent par quel miracle une partie de l’être de Margot était resté coincé – semble-t-il définitivement – au seuil de l’adolescence, alors qu’elle était capable, le cas échéant, de se comporter de manière acceptable, avec un semblant de sérieux et de sens des responsabilités. Mais cette Margot-là n’était qu’un personnage que l’adolescente capricieuse se plaisait à interpréter en public, afin d’éviter de se fermer définitivement les portes de la société pour finir derrière celles d’un asile psychiatrique.
     Pour l’heure, la folle furieuse qu’il avait rencontré des années plus tôt, alors qu’il était encore au lycée et elle au collège dans le même établissement, et qu’il avait plus tard surnommée Pikachu à cause de son tempérament électrique, semblait plongée dans une profonde réflexion.
     — Je me demande… commença-t-elle.
     Ce qu’il se demandait, lui, c’est si elle allait un jour perdre cette fâcheuse habitude de ne jamais finir ses phrases. C’était très frustrant.
     — Je sais ! conclut-elle.
     Et sur cette évidence, elle attrapa le poignet de son ami et l’entraîna en courant vers une destination qui lui était tout à fait inconnue mais qui était déjà pour lui synonyme d’ennuis.

                                                             7

     Dans la chaleur épaisse et enfumée du Shannon, Eva Caballero était plongée dans la nostalgie et dans une discussion avec son ex-époux, Arthur Maubert. Ce dernier, un blond de vingt-huit ans aux yeux verts qui mesurait dans les 1m80, la regardait avec une tendresse dans laquelle on pouvait deviner une relation de plusieurs années. Elle était en train de raconter à quel point il fallait qu’elle devienne traductrice, avec des arguments sensés et qu’on devinait mûrement réfléchis. Arthur sourit. Après toutes ces années, Eva ne semblait même pas imaginer faire quelque chose sans lui en parler, comme pour avoir son accord. Accord inutile, puisqu’il savait que quoi qu’il dise la jeune femme n’en ferait qu’à sa tête.
    Eva s’interrompit. Elle lisait dans les yeux de son ami une nostalgie qui lui renvoya la sienne en écho. Il avait cessé de la regarder pour se tourner vers le pub. Pub irlandais sombre et pour l’instant presque vide, pour la bonne raison qu’il était dix-sept heures trente et qu’on était un mercredi. Si vous voulez voir du monde, venez à une heure un samedi soir (ou devrait-on dire dimanche matin ?) et vous serez servi.
     C’était pourtant en semaine, et vers la même heure – dix-huit heures tout au plus – que Eva et Arthur s’étaient rencontrés des années plus tôt, alors qu’elle n’avait pas encore le droit de boire d’alcool et se cantonnait aux jus de mangue et de goyave.
     À la réflexion, elle se demandait si ce n’était pas la première fois qu’elle était venue. Une des premières, en tout cas. Elle était assise au bar, devant un grand verre de jus de mangue, et il était entré. À l’époque, il avait vingt et un ans, et il venait souvent boire un verre avec ses potes le week-end, mais pour une fois il était venu seul, pour aller chercher un cd que le barman – qui était-ce à l’époque ? Ils étaient tous partis depuis bien longtemps, laissant la place à d’autres – cd que le barman, donc, devait lui donner… prêter… Peu importe.
     En entendant la porte, Eva avait tourné la tête. Elle se rappelait avoir pensé quelque chose du genre « whao… encore un de ces types devant lequel je vais baver sans rien oser lui dire, et qui va repartir sans jamais savoir qu’il me plaisait ». Ce qui aurait pu être le cas. Arthur, de son côté, était resté figé un instant. Le bar était presque, vite, à part Thomas – c’est ça, c’était Tom… qu’est-ce qu’il était devenu, d’ailleurs ? – et cette fille qui sortait tout juste de l’adolescence et ne savait pas encore qu’elle avait du charme et pouvait s’en servir. Elle avait encore, malgré son physique brut, cet air innocent, ce besoin de réconfort qui avaient tout de suite fait craquer le jeune homme.
     Il s’était approché, et Tom lui avait tendu le cd. Arthur s’était assis, sans quitter Eva du regard, et elle s’était sentie rougir. Elle avait fini par baisser les yeux, gênée. Ça aurait pu en rester là. Seulement, Arthur semblait décidé à ne pas sortir de là, et même s’il n’avait toujours pas ouvert la bouche, il sembla soudain évident à Eva qu’ils étaient tous les deux en train de se livrer à un échange muet. Elle tourna à nouveau son regard vers lui, lui sourit et c’est là qu’il se détendit et prit la parole. Et c’est là que tout commença.
     Sept ans plus tard, ils étaient là, vers la même heure, avec aussi peu de monde autour d’eux, Seb remplaçant Tom derrière le bar. Et ils pensaient tous deux au chemin qu’ils avaient fait entre temps. Deux ans à sortir ensemble, à se voir pratiquement tous les jours. Puis le mariage, et elle était partie habiter chez lui. Il était d’une famille riche, et en plus faisait des affaires – déjà. Il achetait des appartements pour les louer ensuite ou les revendre selon les cas, toujours avec une grande marge de bénéfice. Il suivait dans cette voie un ami de son père qui lui avait tout appris. Et sa fortune, déjà assez conséquente au départ, était devenue colossale.
     En le regardant, on ne l’aurait pas dit. Il avait gardé la simplicité qui lui donnait ce charme et cette innocence apparente. Et il était toujours resté très vivable, jamais capricieux ou enfant gâté à cause de son argent.
Et puis ils avaient compris. Ils s’entendaient admirablement bien, mais chacun d’entre eux commençait à se tourner vers le monde extérieur, y cherchant autre chose. Ils avaient divorcé, sans le moindre problème ni la moindre dispute, et Eva était partie s’installer dans un des appartements qu’Arthur avait achetés, rue Saint Placide, et qu’il lui avait offert, comme un genre de cadeau de divorce, ou de compensation par rapport à tout ce qu’elle quittait, tout ce à quoi elle devrait renoncer. C’était un petit deux pièces au sixième étage d’un immeuble ancien, très convenable pour une personne. On aurait même pu y vivre à deux, à condition de partager la chambre. Mais Eva y avait toujours vécu seule depuis, y emmenant un homme à l’occasion, mais il n’y restait que le temps d’un soir. À plusieurs reprises parfois, mais aucun d’entre eux n’y avait encore posé ses valises. Enfin, elle n’était divorcée que depuis peu de temps, à peine plus d’un an, il n’y avait donc rien d’anormal à ce qu’elle n’ait encore rien construit depuis.
     Le temps, qui semblait avoir fait un bon en arrière pour les ramener à l’époque de leur rencontre, finit cependant par les rattraper lorsque Arthur regarda sa montre et constata qu’il était en retard. En retard pour quoi, Eva ne le demanda même pas, car elle n’y attachait aucune espèce d’importance. Elle laissa son ami s’éloigner et, comme l’idée lui traversait l’esprit, commanda un jus de mangue qu’elle sirota au bar, l’esprit perdu à une époque déjà lointaine.
©2007-2009 ~Avistew
:iconavistew:

Author's Comments

Premier chapitre sans nouveau personnage !

Mais ça ne va pas durer, il en reste encore plein :p
Margot et Romain, parce qu'un bon roman sans humour c'est comme un repas sans fromage.

Pas grand-chose d'autre à ajouter... A part que les 100 pages de word, une fois mises en page comme dans un roman, en font désormais 300. Sachant que ce n'est que la moitié...
Je me dis surtout que les 600 pages de Talhi en font un livre plus gros que HP 5.

Bref, en rognant sur toutes les marges j'ai pu passer à 250, ça ira mieux je pense ;)

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December 6, 2007
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